Source: Les Cahiers du Peuil, Généalogie et Histoire locale
Renseignements: Maison pour tous, Lans en Vercors, Section "Généalogie et Histoire Locale".
Récit édifiant publié dans la revue littéraire et artistique "le Dauphiné" du dimanche 13 octobre 1867.
A cette époque l'Administration avait décidé d'octroyer de fortes primes pour encourager la chasse aux ours, grands dévoreurs de moutons. En moins de vingt ans les hardis chasseurs des Quatre montagnes et du Vercors débarrassèrent le pays de ces dangereux fauves. Léo Ferry conte ici pour ses lecteurs grenoblois l'exploit "héroïque" d'un jeune chasseur d'Autrans.
Avant que la prise de l'ours devienne chose banale, car elle menace de le devenir, racontons celle de la magnifique bête qui a trouvé la mort sous le fusil d'un chasseur de 22 ans, dont c'est le coup d'essai, mais qui chasse de race, attendu que son père, Jean Bérard, d'Autrans, a pour son propre compte purgé les forêts des Quatre-Montagnes de dix ours, la terreur des troupeaux et de leurs bergers, et que son grand-père, habile chasseur d'ours lui aussi, fut ce courageux montagnard dont les exploits retentirent au loin, qui luttait avec l'ours souvent corps à corps et porta pendant le reste de sa vie la marque du vigoureux coup de patte qu'il reçut sur le crâne dans un de ces duels singuliers où son adversaire velu, avant de succomber, l'embrassa pour l'étouffer dans une suprême étreinte, et de ses robustes griffes lui enleva une portion du crâne.
Revenons au petit-fils, digne continuateur de cette dynastie, ou plutôt à l'ours tué par le petit-fils.
Toutes les prairies supérieures de la chaîne qui commence à l'Echaillon et dont l'arète principale se continuent jusqu'à la Drôme, sont, pendant l'été, pâturées par les troupeaux transhumants de Provence. Les plus importants de ces pacages sont établis sur les montagnes de Lans, au-dessus des forêts, entre les rochers et le ciel. C'est dans ces lieux inaccessibles que se trouvent, plus nombreuses et mieux cachées qu'ailleurs, les retraites des ours. Depuis le point escarpé qui domine St-Paul-de-Varces, et qu'on appelle pour cause le Pas de l'ours, jusqu'aux crêtes rocheuses surplombant St-Nizier, les bergers en voient assez fréquemment. Les troupeaux souffrent de leurs dépradations, et il ne se passe pas d'année qu'on en tue quelqu'un.
L'ours des Quatre-Montagnes diffère de celui des forêts d'Allevard et de la Maurienne en ce qu'il est ordinairement brun, carnassier et non frugivore. Le miel, les pommes de pin, l'avoine dévorée sur pied, ne lui suffisent pas. Un quartier de mouton fait mieux son affaire. Sa chasse est donc une chasse utile, sa destruction, une nécessité.
L'ours brun qu'Hippolyte Bérard a tué, avait établi son quartier général dans le voisinage d'un troupeau campé entre le col de l'Arc et le Ranz-deBuis. Il vivait là en sage, sans crainte du passé, sans soin du lendemain, acquérant pour le temps de sa réclusion hivernale une ample provision de graisse qui lui rendait la marche de plus en plus difficile et faisait sa démarche de plus en plus pesante.
Le berger connaissait l'existence de ce redoutable voisin, mais l'ours mettant de la prudence jusque dans ses exactions, le berger avait cru dangereux d'entamer à lui tout seul les hostilités contre un aussi puissant ennemi.
Les froids prématurés de cet automne ayant couvert les sommets d'une neige précoce, les bergers des troupeaux transhumants durent songer à redescendre dans la plaine. Les préparatifs du départ furent bientôt faits. Le bagage d'un berger n'est pas fort considérable, et comme son outillage n'a pas grande valeur, il le laisse ordinairement dans la cabane qu'il doit venir réoccuper au printemps suivant. Voilà donc moutons, chèvres, chiens et berger qui s'acheminent cahin-caha vers un climat plus tempéré. Ce que le gardien du troupeau susdit n'avait pas prévu arriva cependant.
L'ours voyant s'éloigner "le douar" et par conséquent ses provisions de bouche, ne trouva rien de mieux à faire que de le suivre. Il abandonna sans regret la grotte qui lui servait de tanière et prit, avec le troupeau, les chiens et le berger, le chemin de la plaine. Cette détermination causa sa perte. La gourmandise le mena à la mort.
Ici commencent ses revers. Aperçu à Lans, signalé en outre par le berger, il avait bientôt vu accourir sur ses traces une troupe d'hommes armés de fusils. L'ours a des goûts champêtres. Cette image de la guerre lui déplaît et l'agace. Pour fuir ces hommes, auxquels il n'avait rien fait et qui semblaient avoir une grosse vengeance à exercer contre lui, notre ours abandonna la poursuite du troupeau et s'aventura dans la forêt d'Autrans. Il faut croire que ce n'était pas la première fois qu'il cherchait une retraite dans ces bois sombres, car il sut - on était un samedi soir - se dérober pendant toute la nuit et toute la journée du lendemain dimanche aux poursuites de chasseurs bien disposés à ne lui faire aucun quartier. La tactique de l'ours réussit : les chasseurs de Lans se fatiguèrent et rentrèrent chez eux.
06/06/2002
Textes et images de : Leo Ferry |