Tous ces textes anciens, écrits en latin, sont difficiles à interpréter. On ne peut, en général, pas retrouver l'emplacement exact des terrains énumérés. Quelques chercheurs ont cependant dépouillé et commenté certains de ces documents et nous avons la chance, pour Autrans, de pouvoir un peu connaître la vie des paysans au XVe siècle, grâce à l'étude des terriers de la baronnie de Sassenage effectuée en 1992 par V. Chomel.
Ces terriers ont été établis à partir de 1468, à la demande du baron Jacques de Sassenage. Ce grand seigneur, deuxième baron du Dauphiné, favori du Dauphin Louis II (le futur Louis XI), était à la fois brillant homme de guerre et sage gestionnaire. Dans les vingt dernières années de sa vie, avec l'accord du Parlement de Grenoble, il fit rétablir par un notaire, Martin Perrot, tous les terriers de sa baronnie. L'opération qui nécessitait d'effectuer sur place toutes les visites aux habitants, de manière à établir avec eux les reconnaissances d'albergement, était d'une extrême lenteur. Cependant, en 1489, à l'achèvement de cet enregistrement, après vingt et un ans d'enquête, le grand terrier établi sur parchemin, recensait en détail la situation des quatre cent vingt cinq chefs de familles taillables de la châtellenie des Quatre montagnes, en indiquant notamment les noms des tenanciers, la description des parcelles, les cultures des terres, le montant du cens, l'effectif des communautés, etc... A Autrans, le nombre des dépendants atteignait un total de quatre vingt six.
Il n'est pas possible d'établir un état absolument rigoureux des terres labourables et des prairies exploitées par ces familles, mais il apparaît que le fond du synclinal d'Autrans, "la vasque d'Autrans" comme l'appelle Raoul Blanchard, était intégralement cultivée. Ce que met en évidence le document, c'est, pour la population d'Autrans de l'époque, une véritable pénurie de terres à usage de labour ou de pâture. Il fallait, en complément, avoir recours aux zones de taillis et de bois qui entourent le village, zones dans lesquelles se pratiquaient un "pâquerage" (Pâturage des bêtes à cornes dans la forêt) et une exploitation forestière plus ou moins bien reconnus par le terrier. Sur les quatre vingt six tenanciers d'Autrans, huit seulement possédaient des parcelles couvrant 5 sétérées (1,9 hectare) d'un seul tenant. On retrouve sur le terrier le nom des groupes familiaux locaux, les Bertrand, Jullian, Torrane, Allegroz etc... et aussi les Eybert implantés au hameau des Eybertières. Sur les quatorze chefs de famille que comportait ce groupe des Eybert, la moitié s'exprimait au nom de communautés familiales. La condition des uns et des autres était très contrastée : la "fréresche" d'Antoine, Amédée et Jean Eybert, dits de La Roche, se contentait de quatre parcelles, totalisant moins d'un hectare. François Eybert, par contre, entré dans la noblesse, lui-même notaire, en détenait une vingtaine, soit plus de huit hectares. Mais pour la fréresche de Jean, Pierre, Michel et Antoine Eybert, l'indivision portait sur les deux tiers de la moitié d'une parcelle de cinq cartelés (47 ares). Pour d'autres, l'indivision portait sur les deux tiers d'une pièce de terre et "narce" (prairie marécageuse ou bourbier) d'une sétérée, ou sur le douzième d'un petit bois. Maisons d'habitation et granges étaient souvent, comme aux Eybertières, objet de pareilles dislocations.
On entrevoit ainsi, au travers d'une telle étude savante, ce que devait être, à Autrans, en ce siècle ancien, la communauté paysanne: une population de l'ordre de quatre ou cinq cents personnes, vivant chichement sur de maigres terres divisées à l'extrême, regroupée pour la majeure partie en communautés familiales hiérarchisées, associées entre frères, beaux frères, neveux, cousins, liés par des contrats familiaux complexes et acceptant les obligations de l'albergement imposé par le seigneur et reconnu par le chef de famille.
Ces propriétés indivises posaient, lors des successions, des problèmes inextricables et empêchaient, en général, les individus et les couples de quitter la communauté. Les communautés familiales soudées avaient, au contraire, tendance à entrer dans des associations plus larges, organisees en "pareries" reconnues par le seigneur de Sassenage. La parerie permettait notamment à ses membres, d'avoir la jouissance des pacages et des bois sur certains parcours, tels que ceux qui accédaient aux "communes" de Bellecombe, Claret, Gève, Montbrand etc...
Ces propriétés indivises posaient, lors des successions, des problèmes inextricables et empêchaient, en général, les individus et les couples de quitter la communauté. Les communautés familiales soudées avaient, au contraire, tendance à entrer dans des associations plus larges, organisees en "pareries" reconnues par le seigneur de Sassenage. La parerie permettait notamment à ses membres, d'avoir la jouissance des pacages et des bois sur certains parcours, tels que ceux qui accédaient aux "communes" de Bellecombe, Claret, Gève, Montbrand etc...
Le baron de Sassenage était le seul haut justicier du canton. Un texte de 1400 nous apprend qu'un représentant du pouvoir seigneurial habitait Autrans dans l'une des maisons fortes. C'était un auxiliaire du mistral (représentant du seigneur), noble Jean Gattelier, qui devait plutôt se tenir à Lans, centre de la châtellenie des Quatre montagnes.
On voit ainsi l'emprise de plus en plus grande que les Sassenage prirent à cette époque sur le pays lorsque les terriers des autres nobles furent acquis par leur famille. L'étude du grand terrier de 1489, fait bien apparaître la bonne gestion du baron Jacques : Acquisition de nouvelles terres, aménagement de certaines redevances pour tenir compte de la situation des paysans (on a tendance à diminuer le cens tout en maintenant fermement les rentes en nature, seigle, avoine etc...), mise à la disposition des habitants de zones forestières (ce qu'on ne devait, de toute façon, pas pouvoir empêcher), interdiction aux habitants de contracter sur leurs terrains aucune pension ou rente morte de seconde main etc... A noter enfin, à Autrans, la vigueur des communautés familiales regroupées en pareries paysannes ou en fédérations plus larges reconnues par le seigneur de Sassenage.
Pour terminer notre évocation, il faut encore parler de la forêt: "Entre 1403 et 1418 eut lieu un procès entre le seigneur de Sassenage et les habitants d'Autrans. Ceux-ci étaient accusés de ne pas se contenter de prendre le bois nécessaire à leurs propres besoins, mais d'en faire le commerce avec l'extérieur". Ainsi, la vente des grands bois et leur acheminement vers la vallée de l'Isère étaient-ils déjà pratiqués au XIVe siècle et peut-être même avant ! Il est surprenant d'apprendre par là, qu'en ces temps reculés, les habitants du val d'Autrans, qu'on disait si isolés, avaient déjà su organiser ce commerce qui nécessitait l'exécution des coupes, le débardage des "billons" jusqu'aux crêtes, leur descente périlleuse par le pas de la Claie (aujourd'hui pas de la Clé) jusqu'à l'Isère où "les flotteurs" pouvaient les faire naviguer par radeaux de bois jusqu'aux marchés d'Avignon ou de Beaucaire.
Le seigneur de Sassenage n'admettait pas, bien sûr, ce commerce lucratif qui s'organisait sans lui. Mais l'habitude était déjà prise qui durera cinq siècles : En 1850 ce commerce était toujours source de profit pour les Autranais et ils étaient encore en procès avec l'Administration. Les "Eaux et Forêts" affrontaient ainsi au XIXe siècle, les difficultés qu'avaient déjà connues au Moyen-Âge les barons de Sassenage. |